Un extrait de « La face cachée d’Emile Lafont »

Voici l’extrait promis. Il s’agit de la première page.

– Ils ont tué l’archiduc, jeta le père.

La mère ne broncha pas. Occupée à remuer le ragoût de mouton qui cuisait dans la grande cheminée de la cuisine, elle n’eut, à l’annonce de son mari, qu’un mouvement discret du menton. Trop discret sans doute. De sa main libre, elle gratta doucement le lobe de son oreille.

– Ils ont tué l’archiduc, répéta le père d’un ton un tantinet plus sec.

– C’est prêt, cria seulement la mère.

Puis, après avoir balayé la pièce du regard, elle demanda :

– Il est où ce rôdeur d’Emile ?

Emile, le fils unique de Jules et Justine Lafont, n’était pas encore rentré. Il aimait à errer sur les chemins de vigne après sa journée de travail, accompagné de la chienne Grisette. La garrigue, c’était son univers. Pourtant, il n’était pas sauvage Emile Lafont, bien au contraire, au village il comptait de nombreux amis. Mais la solitude ne le rebutait pas. C’était sa compagne fidèle, celle qui lui permettait de s’évader un peu, de souffler. De faire le point. Surtout depuis que Marguerite avait quitté Villeneuve pour une école d’infirmières située à Montpellier. Ah Marguerite ! Il l’adorait sa Marguerite, l’Emile des Lafont. D’ailleurs il avait juré de la marier dès l’été prochain, lorsque la vigne n’aurait plus besoin de ses soins et qu’elle pourrait se débrouiller seule en attendant la vendange.

La mère essuya ses deux mains sur un vaste devantal bleu qui dévorait la moitié de son corps. Elle suggéra :

– Il a dû s’arrêter au casot de la Coste de garrigue, il y passerait sa vie, si ça tenait qu’à lui.

Jules acquiesça d’un léger hochement de tête. Lui aussi parfois, il y passerait ses journées au casot de la Coste, surtout les jours où la Justine lui échauffait trop les oreilles avec ses histoires de bonne femme. D’un doigt énervé il tournait et retournait un des bouts de sa longue moustache blanche.

– Sers-moi une bonne platée, ordonna-t-il.

– Patience Jules, on doit attendre le petit.

Le père râla bien un peu, mais ne le laissa point paraître. Il bailla longuement, et se servit un bon verre de ce rouge âpre et parfumé, que seuls savent produire les coteaux de Villeneuve. Il en avala une goulée et lança l’habituel : « fameux », qui exprimait tout à la fois le bonheur, la fierté, et même la reconnaissance. Puis il insista :

– Ils ont tué l’Archiduc, Justine !

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A propos raygral

Juste un auteur de romans qui a la chance de vivre de sa plume. Juste un amoureux des mots. Et de la vie...
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Un commentaire pour Un extrait de « La face cachée d’Emile Lafont »

  1. Ping : La face cachée d’Emile Lafont…dédicacé et en précommande ! | Precommande.biz Le bonheur est dans le pré !

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